Leconte de Lisle, poète exotique !

Leconte de Lisle est une véritable icône à La Réunion. Sa mémoire est honorée et plusieurs institutions culturelles portent son nom. On trouve pourtant difficilement ses recueils en librairie et encore plus difficilement les poèmes qu’il a consacrés à son île natale, dispersés qu’ils sont dans toute l’œuvre.

Une vision magnifique et critique de son île

D’où l’idée de proposer aux Réunionnais et aux amoureux de l’île la collection complète des textes qu’elle a inspirés à ce grand poète. Même s’il l’a quittée à vingt-sept ans et n’y est plus revenu, Charles-Marie Leconte de l’Isle l’a gardée dans son cœur et n’a jamais cessé de l’évoquer dans ses écrits.

Il a magnifié sa vision de l’île dans une douzaine de poèmes, mettant une technique poétique impeccable au service d’une mémoire phénoménale des détails et des sensations. On y retrouve la puissance et le foisonnement de la nature réunionnaise, toujours actuels au-delà de l’empreinte humaine.
D’autres poèmes expriment une réflexion sur la vie et la nostalgie d’un temps révolu. S’y exprime la souffrance d’un homme qui a vécu à la charnière de deux mondes antagonistes : enfant choyé d’une île tropicale et esclavagiste, il a rejoint le milieu intellectuel parisien où il a vécu pauvrement.

Il a aussi publié dans sa jeunesse quelques nouvelles qui témoignent d’un point de vue critique sur la société créole de son temps. « Mon premier amour », texte ironique et plein d’humour, date de ses années d’études à Rennes. « Sacatove » et « Marcie » on été publiés dans le journal où il travaillait à Paris, juste avant la Révolution de 1848 qui décidera de l’abolition de l’esclavage.

On le sait moins mais Leconte de Lisle s’est beaucoup intéressé aux pays exotiques. La Réunion étant finalement une destination exotique parmi d’autres, il a paru intéressant d’élargir le champ de l’ouvrage à ce thème qui nous fascine encore aujourd’hui et inspire nos voyages réels ou imaginaires.

L’Inde et l’orient

En tant que chef de file du mouvement des Parnassiens, Leconte de Lisle s’est d’abord inspiré de l’antiquité gréco-latine, mais, dès son premier recueil « Poèmes antiques », il introduit des poèmes d’inspiration indienne notamment « Bhagavat ». Il y montre sa bonne connaissance des textes sacrés et des coutumes de l’Inde et explique sa démarche dans la préface : « On a tenté d’y reproduire, au sein de la nature excessive et mystérieuse de l’Inde, le caractère métaphysique et mystique des ascètes viçnuïtes, en insistant sur le lien étroit qui les rattache aux dogmes buddhistes. ». Au fil des rééditions, les « Poèmes antiques », comprendront finalement sept poèmes d’inspiration hindoue qui ont manifestement pris de l’importance pour l’auteur puisqu’il les a placés en tête de volume dans la dernière édition, en 1891.

Intitulé « Poèmes barbares », le deuxième recueil du poète tourne la page de l’antiquité classique et s’inspire largement de l’orientalisme avec ses ambiances voluptueuses et cruelles. Ses scènes de prédilection ont pour cadre l’Empire Mogol et la Perse où le pouvoir absolu aiguise les passions. On y voit l’héritier de l’empire de Tamerlan s’ennuyer dans la magnificence et convoiter « Nurmahal », la belle Persane. Elle a juré fidélité à son époux parti à la guerre mais « Par un coup de poignard à la fois reine et veuve, dédaigne de trahir et tue auparavant ! »

 La Malaisie est aussi évoquée dans les « Poèmes tragiques » avec « Pantouns malais », funeste ritournelle de l’amour meurtrier. Enfin, la Polynésie fait une apparition saisissante dans « Le dernier des Maourys » – un des poèmes posthumes publiés par ses amis – où retentit le récit épique du vieux chef déchu d’une tribu guerrière et cannibale qui naviguait d’île en île dans l’océan Pacifique.

La nature tropicale

Depuis les « Poèmes barbares » Leconte de Lisle a fait une large place dans ses recueils à toutes sortes d’animaux et de paysages exotiques. On peut se demander où il a trouvé la matière de ces visions si riches et si vivantes, lui qui n’a voyagé qu’entre l’Ile Bourbon et la France, avec des escales à l’Ile Maurice, au Cap et à l’ile de Sainte Hélène.

Rappelons que l’attrait des pays exotiques est alors à son comble et que les récits de voyage abondent. C’est à cette époque aussi que des animaux exotiques sont installés à la ménagerie du Jardin des Plantes. L’imagination créatrice de l’auteur a sublimé tous les éléments d’information à sa disposition.
On reste ébahi par la manière dont il restitue la luxuriance de la nature tropicale et l’âpreté de la lutte pour la vie. Dans plusieurs poèmes nous voyons littéralement le jaguar, la panthère ou l’aigle fondre sur sa proie et s’en emparer pour nourrir ses petits.

Leconte de Lisle a une conscience aigüe du conflit opposant l’homme à certaines espèces animales, par exemple le requin qu’il met magistralement en scène dans le poème intitulé « Sacra fames (la faim sacrée) ». Un siècle avant les premières prises de positions des écologistes, il montre l’action destructrice de l’homme sur la nature et fait notamment une magnifique description de « La forêt vierge » déjà menacée par « Le destructeur des bois, l’homme au pâle visage ».

Lire et relire…

On pourrait multiplier les commentaires sur ces textes d’inspiration réunionnaise et exotique. L’essentiel est de les lire… Attention ! C’est du lourd ! Certains poèmes font jusqu’à 16 pages et sont de vraies pièces de théâtre, avec décor et dialogues. Le style est ample, il ne faut pas être impatient d’arriver au bout de la phrase. Le vocabulaire est parfois inconnu, l’auteur semble prendre plaisir à utiliser des mots étrangers et à les transcrire de la façon la plus compliquée. Les plus férus de cultures exotiques y retrouveront leurs références, les autres peuvent imaginer et laisser résonner le texte, dont personne, sans doute, n’épuisera tout le sens.

Ce n’est pas un livre qu’on peut lire d’un bout à l’autre, il faut feuilleter, se laisser guider par les illustrations de Leila Payet qui distillent l’ambiance du texte, telle qu’elle l’a ressentie. Le choix est vaste, courts ou longs les textes nous emportent : frais poèmes sur la nature réunionnaise, fatals délices orientaux, nature luxuriante, mythes étranges ou réflexions amères… Lire et relire, y revenir pour le plaisir.

Avant propos de l’ouvrage
« LECONTE DE LISLE – SELECTION DE TEXTES D’INSPIRATION REUNIONNAISE ET EXOTIQUE » – Illustré par la jeune créatrice réunionnaise Leila PAYET

©Editions POISSON ROUGE.oi – 2013

Cet ouvrage a obtenu une aide de la Caisse locale de Crédit Agricole de Saint-Denis Centre.

Il a aussi bénéficié d’une aide à la publication du dispositif régional d’aides aux entreprises culturelles – Région Réunion   

 

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